Entretien avec Adam Ouorou, Orange Labs

  • Par : Anna Robert
  • 2016-09-28

Adam OUOROU est aujourd'hui Directeur d'Orange Labs Recherche, dans le domaine de la Confiance et la Sécurité

Ton positionnement dans le monde de la RO, et notamment chez Orange

Parle-nous rapidement de ton parcours, quand et comment as-tu commencé à faire de la RO ?

J'ai fait une bonne partie de mes études supérieures en Afrique à l'Université Nationale du Bénin (mon pays natal) et à l'Université Cheik Anta Diop de Dakar (Sénégal) où j'ai fait ma licence et ma maîtrise en mathématiques. J'ai ensuite poursuivi avec un Diplôme d'Etudes Approfondies (DEA) de Recherche Opérationnelle à l'Université Joseph Fourier de Grenoble. C'est ainsi que j'ai commencé à faire de la RO. Après mon DEA, j'ai fait une thèse sur une classe de méthodes de décomposition et leurs applications à des problématiques télécom, thèse soutenue à l'Université Blaise Pascal. Je suis aussi titulaire d'une habilitation à Diriger des Recherches (HDR) de l'Université Paris I, Panthéon-Sorbonne, soutenue après avoir intégré Orange Labs (France Telecom R&D à l'époque) : https://recherche.orange.com.

Cela fait maintenant 15 années que tu travailles chez France Télécom, puis Orange, parle-nous des différentes missions que tu as eues dans cette entreprise.

En effet, le temps passe vite. J'ai débuté par des activités de recherche sur des outils d'optimisation de réseaux d'accès et cœur. J'ai ensuite pris la responsabilité de projets de recherche en RO dans un premier temps de façon conjointe avec mon collègue Eric Gourdin (qui a été trésorier de la ROADEF), puis dans le cadre d'un programme de recherche (regroupant plusieurs projets) selon les organisations de la Recherche. Je suis actuellement Directeur d'un domaine de la recherche sur la Confiance et la Sécurité dans lequel la RO a un réel apport.

Aujourd'hui, en quoi consiste ton activité ? Sur quels sujets travailles-tu principalement ?

Je dirige un programme de recherche au sein d'Orange Labs Recherche et je contribue dans le même temps aux projets de recherche impliquant la RO. Mes centres d'intérêt portent sur les techniques d'optimisation en général et en particulier l'optimisation non-différentiable, l'optimisation robuste et les applications de la RO en télécommunications. La RO a une visée d'applications très large par essence, je m'intéresse actuellement à ses applications au domaine de la sécurité et de l'anonymisation des données.

 

 

La RO chez Orange

Au-delà de ton parcours et de tes propres activités, comment la filière RO s'organise-t-elle et s'implante-telle chez Orange ?

Les compétences en RO sont réparties dans des équipes de recherche et contribuent collectivement aux projets de recherche appliquant les techniques de RO aux problématiques à fort enjeu pour le Groupe Orange. Celui-ci a une politique forte en matière de formation de doctorants et peut s'enorgueillir de compter sur près de 150 doctorants et post-doctorants, travaillant sur l'ensemble de ses activités de recherche, et dont certains sont dédiés à la RO et ses applications en télécommunications. Les choix des sujets d'étude se font de plusieurs manières. Les ingénieurs de recherche, se basant sur la stratégie du Groupe, sont à même d'identifier les problématiques à fort enjeu et pour lesquelles l'emploi de la RO peut être bénéfique. Dans d'autres cas, les études sont demandées spontanément par des services opérationnels ou des collègues n'ayant pas la compétence RO mais dont les activités de recherche débouchent parfois sur des problèmes relevant de cette discipline. Nous avons du progrès à faire en interne pour la promotion de la RO (et plus généralement de l'aide à la décision) et son potentiel.

Quels sont les thématiques et les projets pour lesquels la RO a une forte valeur ajoutée chez Orange ?

Les réseaux impliquent souvent des investissements importants, la RO ne peut être qu'un atout dans les projets pour optimiser leur conception. Mais il n'y a pas que dans l'optimisation des coûts que la RO apporte une plus-value. Un peu comme la puissance d'un moteur de voiture que l'on éprouve dans une côte, ses techniques sont souvent en tâche de fond dans de nombreux outils sans que ce soit la RO qui soit mise en avant. Nous avons fourni deux exemples (dimensionnement et design optimisés des réseaux radiomobiles, et un outil adapté à l'analyse de grandes bases de données baptisé Khiops, www.khiops.com ) où la RO intervient efficacement, dans le livre blanc de la RO édité par la ROADEF grâce à Jean-Christophe Culioli à qui je rends hommage. Raconte-nous l'une des plus belles expériences de RO qu'Orange ait connue ces dernières années. L'une de nos plus belles expériences récentes de RO est indéniablement l'ensemble des travaux sur le déploiement de la fibre optique. Ces travaux ont permis à Orange d'être l'un des quatre lauréats sélectionnés par la ROADEF dans le cadre de son concours « Les pros de la RO » en fin d'année dernière, avec le projet « Fiber to the home » défendu par Matthieu Chardy.

Une mauvaise expérience ?

Il y en a toujours mais je suis optimiste de nature et préfère ne garder que les bonnes expériences. Cependant comme dans la vie en général, il est essentiel de tirer des leçons de ses échecs. La réussite d'un projet de RO ne dépend pas uniquement de la technique (au contraire c'est la partie la plus amusante). Les difficultés sont souvent d'un tout autre ordre. On peut rencontrer parfois de la résistance aux techniques modernes ou la crainte d'une remise en cause d'une méthode qu'on croit éprouvée.

Quels peuvent être les parcours d'un ingénieur en RO chez Orange : profils recrutés, postes occupés, évolutions, etc. ?

Il n'y a pas un parcours type pour un ingénieur en RO chez Orange. Certains choisissent une voie d'expertise en approfondissant des domaines de RO toujours en lien avecdes préoccupations télécom, ou prennent en charge des projets de recherche ou des équipes de recherche après quelques années d'expérience. D'autres ingénieurs en RO choisissent de rejoindre des entités opérationnelles après avoir quelques années d'activités de recherche. Les profils sont diversifiés et incluent des universitaires avec un doctorat en RO, des ingénieurs de grandes écoles (ayant une composante RO dans leur formation) comme l'ENSIMAG ou l'ENSTA. Il est possible pour les non doctorants de préparer un doctorat sur une partie de leur temps de travail en accord avec leurs responsables hiérarchiques. Il faut noter que les docteurs que nous formons consituent un bon vivier de recrutement.

 

 

 

 

Les diverses relations entre la RO et le monde qui l'entoure

Quelle est ta vision de la politique « marketing » interne d'une équipe de RO en entreprise ?

Le marketing de la RO est primordial. Comme je l'indiquais plus haut, une mise en œuvre efficace n'est pas uniquement technique mais nécessite une implication forte des personnes (clients de la RO) à qui les résultats finaux sont destinés et qui vont les exploiter. Nous avons donc un devoir d'explication et de diplomatie en évitant d'utiliser le jargon de la RO auprès des opérationnels. Il est aussi primordial d'être honnête sur les possibilités et limites de la RO et savoir ramener aux réalités certains enthousiastes qui peuvent en attendre trop. Les résultats devraient être exploités en ayant à l'esprit les hypothèses considérées pour aboutir à des modèles traitables.

Tes partenariats, tes activités à l'externe, avec d'autres entreprises, des universités, à l'étranger, etc. il y a la RO, Orange, et sans doute beaucoup d'autres choses qui gravitent autour ?

Je tiens aux relations fortes entre l'industrie et le monde académique. Nos doctorants sont formés conjointement avec des universitaires au travers de contrats CIFRE. Nous faisons parfois appel au monde académique pour résoudre des difficultés théoriques majeures avec des contrats de recherche externes. A titre personnel, j'interviens dans certaines formations pour montrer l'apport de la RO en entreprise. Une chose qui me tient à cœur également est le développement de cette discipline et des mathématiques en général en Afrique. Je tente d'y apporter ma contribution à travers divers comités internationaux : IFORS, AIMS. Nous avons aussi mis en place avec des collègues d'autres entreprises un club informel de réflexion sur la pratique de la RO en industrie.

Quelle est ta vision d'une bonne collaboration d'une entreprise avec l'externe ?

Certaines conditions me semblent indispensables pour le succès de toute collaboration. La complémentarité des compétences, la disponibilité et l'ouverture d'esprit entre partenaires et la confiance. Il n'y a rien de forcément spécifique à la RO.

L'évolution de la RO Comment vois-tu la RO dans 10 ou 20 ans ? Où se situera-t-elle dans le panorama des technologies ?

Je suis confiant sur l'avenir de la RO. Les exemples ne manquent pas pour montrer sa plus-value quand elle est mise à contribution de façon intelligente. Elle tire profit des avancées technologiques et avec la puissance de calcul, on résout maintenant des problèmes qu'on n'aurait pas imaginé pouvoir appréhender auparavant. Désormais, on ose aborder des problèmes réputés difficiles et qui rebutaient. L'un des objectifs de la RO est l'aide à la décision et l'optimisation (des ressources, etc.). Optimiser a toujours été le propre de l'homme et il n'y a pas de raison que cela change. La RO aura une belle place mais à condition que les praticiens aussi bien industriels qu'académiques maintiennent une pédagogie et une communication auprès des pouvoirs publics, des dirigeants des entreprises, du grand public et des jeunes pour continuer à susciter des vocations.

Quels sont les freins et obstacles que la RO rencontre encore sur la route de son développement ?

Je ne pense pas encore une fois que les obstacles seront au niveau technique. On a fait beaucoup de progrès et on résout maintenant des problèmes inimaginables il y a encore quelques années. Sur le plan technique (modèles et méthodes), je suis confiant, on continuera d'innover. Les obstacles principaux que je vois sont de deux ordres, la communication et la formation. La RO n'est pas simple à appréhender par le grand public et par ceux ou celles qui ne la pratiquent pas. Il y a un travail indéniable de ce côté car l'impact de la communication est de plus en plus grand quelle que soit la science afin de continuer à bénéficier de conditions favorables à son développement. Regarder le buzz qu'il y a eu et qui continue autour du Big Data. Certains ont même avancé que ce dernier pourrait remplacer la RO. Pour moi, ce ne sont que des facettes différentes de l'aide à la décision (la RO étant par ailleurs utilisée dans les techniques sousjacentes au Big data). Le fait que la RO puisse considérer des cas d'usage différents et variés peut la rendre suspecte. En fait, le goût du concret doit conduire l'action du chercheur en RO (en industrie). Et par ailleurs, un grand soin doit être apporté à la présentation des résultats. Les efforts de formation y compris dans les grandes écoles (qui forment une bonne majorité des futurs dirigeants d'entreprise) me semblent indispensables pour diffuser un peu partout le langage et les méthodes de la RO.

Extrait du dernier Bulletin de la ROADEF #36 à retrouver ici.